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Analyse du Dr. Jean-Prosper BOULADA
Commissaire aux Commissions spécialisées de la CMAP
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FUITE DES CERVEAUX:
DU CONSTAT A L'ACTION TIMIDE |
A l'heure où l'humanité toute entière est confrontée aux grands fléaux (le
Sida, les maladies cardiovasculaires, oncologiques, génétiques, les problèmes
écologiques de toute sorte ... ), l'Afrique est absente de la recherche scientifique
mondiale. Non pas parce qu ne dispose pas des scientifiques et des techniciens de haut
niveau, mais parce qu' il fallait pour cela créer un environnement pour que les
chercheurs africains n'aient pas envie de quitter leurs pays d'origine. Comme la
conscience des dirigeants politiques n'est pas au rendez-vous, cette situation tend à
confirmer l'hypothèse selon laquelle " la science africaine est invisible ".
Il a fallu attendre le 24 février 2000, pour que Joseph Non, responsable du département
d'analyse des politiques économiques et sociales de la Commission Economique des Nations
Unies pour l'Afrique(CEA) organise à Addis Abéba une conférence sur le thème : "
l'Afrique doit faire revenir ses 'cerveaux' ".
Selon un rapport de 1993 du PNUD, plus de 21.000 médecins nigérians exercent aux
Etats-Unis, alors que le système de santé du Nigeria manque cruellement de
professionnels. 60% des médecins ghanéens formés localement dans les années 80, ont
quitté le pays, souligne ce même rapport. Toujours selon l'étude du PNUD, 100.000
experts étrangers travaillent en Afrique alors que 100.0000 Africains " qualifiés
" travaillent en Europe et en Amérique du Nord. L'Afrique a perdu 60.000
professionnels (scientifiques, docteurs, ingénieurs, spécialistes de la technologie) de
1985 à 1990. Et Mr Ngu de conclure " Nous avons deux choix, soit abandonner et être
complètement marginalisés, soit adopter des mesures concrètes et créer un
environnement que les professionnels africains n'aient pas envie de quitter ".
Enseignant chercheur obligé de quitter mes fonctions
dans une université algérienne pour harcèlement moral et tracasseries, je me suis
retrouvé dans ce qu'on pourrait appeler " l'eldorado occidental " qui a un
fonctionnement propre, basé sur la flexibilité en matière de l'emploi. Phénomène
largement amplifié depuis par la mondialisation qui pousse tous les cadres à la
reconversion. En effet, la plupart d'entre eux sont des ODNQ c'est-à-dire des ouvriers
diplômés non qualifiés pour occuper des postes liés à la flexibilité. Dans ce
processus beaucoup des diplômés africains laissent des plumes. Par rapport au constat
amer de Mr Ngu, je me demande si cette prise de conscience n'est pas tardive. Aujourd'hui,
reconverti dans la traduction (flexibilité oblige), mon itinéraire m'oblige à réagir
face à ce problème de fuite de cerveaux. Mon sentiment est qu'il faut aller sur le
terrain pour comprendre la réalité. Il y a des pays du Sud qui sont réellement
préoccupés par le problème de la fuite des cerveaux et veulent sérieusement trouver un
moyen pour le résoudre mais ils sont à bout de ressources à cause des programmes
d'ajustement structurel et/ou épuisés par le fardeau de la dette. Mais la plupart des
pays africains n'ont pas une volonté pour lutter contre ce phénomène qui existe depuis
plus de trois décennies.
Le PNUD a décidé de prendre le problème à bras le corps. Il est parti du constat selon
lequel un cadre africain de la diaspora, par ses origines culturelle et linguistique, est
mieux placé que n'importe quel expert du Nord, pour transmettre son savoir-faire. Ainsi,
il a mis en uvre en 1997 un programme baptisé TOKTEN(Transfert of Knowledge Through
Expatriate Nationale) autrement dit le Transfert de Connaissance à travers des Expatriés
Nationaux qui sont obligés d'immigrer vers les pays du Nord. Ce programme est fonctionnel
dans 40 pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. C'est l'équivalent d'aide au retour
des immigrés dans leurs pays d'origine, initié par la France, à la seule différence
que TOKTEN ne concerne que des scientifiques et techniciens de haut niveau. Par ailleurs,
le retour n'a aucun caractère définitif mais volontaire après une période
d'intégration. Dans la pratique, le candidat TOKTEN envoie son CV au PNUD, à son
ambassade ou consulat et au rectorat d'une université de son pays. Après acceptation de
la candidature, il se voit octroyé par le PNUD un billet d'avion aller-retour pour une
mission d'un à 3 mois. Il a le statut presque d'un fonctionnaire international et
débarque généralement à l'hôtel durant son séjour.
Le PNUD, espère par ce programme renverser la tendance de l'exode des cerveaux. Il est
encore tôt pour faire le bilan de TOKTEN en trois ans d'existence. Il est à regretter
que ce programme, comme la plupart des programmes d'aide des Nations Unies, tend à
dépolitiser la nature du système politique mis en place. Est-ce une attitude condamnable
? Autrement dit les organisations des Nations Unies doivent -elles s'immiscer dans les
affaires intérieures des Etats? Si oui, quand sonne t-il heure pour les Etats africains
de se prendre en charge, d'être eux-mêmes maîtres de leur destiné ?
Toujours est-il que les examinateurs nationaux des dossiers de candidature TOKTEN, ont
deux comportements contradictoires face à la problématique du transfert du savoir par
les expatriés nationaux. L'un de ces comportements est lié au clientélisme politique.
En effet, comme la plupart des bureaux de PNUD, dans les pays africains, sont truffés des
inconditionnels du pouvoir, ces derniers n'hésitent pas à classer toute candidature
TOKTEN, qu'ils estiment ne pas cadrer avec la pensée unique ambiante. L'autre
comportement relève de la pure jalousie. Il faut se l'avouer: beaucoup d'Africains
n'aiment pas l'émergence de leurs frères de la diaspora et ne sont pas disposés à
favoriser leur intégration. Ils invoquent le martyr de leur mode d'existence et voient
d'un mauvais il la venue des gens qu'ils considèrent comme des parachutés ayant
des conditions matérielles et financières plus avantageuses que les leurs. C'est la
conséquence de ce que la misère et le sous-développement peuvent créer comme ravage
dans la conscience collective.
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| CAUSES DE LA FUITE DES CERVEAUX ET AMORCE D'UNE SOLUTION |
Loin de chercher à culpabiliser la colonisation, nous pensons comme Guy Sorinan
qu'un des héritages de celle-ci a été et reste " la scolarisation de masse et
l'ouverture d'universités de modèle occidental "
Dès lors, les maîtrisards et quelques rares docteurs es science africains, habiletés à
diriger des travaux de recherche, ont besoin, pour transmettre leur savoir-faire dans
leurs pays , des mêmes conditions matérielles sinon des mêmes infrastructures
universitaires et de recherche que celles de leurs homologues occidentaux..
Or le continent a toujours vécu sous perfusion d'aides au développement. Le transfert de
technologies qui accompagnent ces aides, ont conduit aux résultats qui sont loin d'être
idylliques de nos jours. Le sous-développement de l'Afrique est entré dans les
murs comme un état de fait. En même temps, son retard scientifique et
technologique se creuse.
Le soutien actif de la France et des USA aux régimes dictatoriaux, la situation de
guerre, d'insécurité, de violation systématique des droits de la personne, tolérée
par les grandes puissances, ont conduit un certain nombre des diplômés africains à
l'acceptation de l'idée selon laquelle " il vaudrait mieux être esclave dans un
pays étranger que dans son propre pays "
Une minorité des cerveaux ayant pris la fuite, est casée dans les centres de recherches
et laboratoires des pays du Nord. Mais la grande majorité vit dans des conditions de
frustrations et d'humiliation. Leur préoccupation principale - la lutte pour la survie -
est loin d'un état d'esprit de réflexion, d'imagination, de conception, de création et
d'innovation qui procède de la démarche scientifique.
Cette situation de désuvrement est la même pour ceux de nos compatriotes qui ont
pris le courage de rentrer aux pays. Tout a été fait pour les décourager de la
recherche. Quelques rares laboratoires encore en sursis et équipés de matériels
frigorifiques, sont, par manque de courant électrique et d'eau, dans une puanteur
repoussante. Délestages obligent. Des équipements de recherche de pointe, flambant neufs
prennent le chemin des entrepôts poussiéreux des aéroports soit par manque des
techniciens qualifiés chargés de leur réception et de leur mise en route, soit pour des
banales questions de dédouanement ou du non respect des conditions de contrat d'achat.
Pendant ce temps, la recherche fondamentale et appliquée, par manque de réactifs et des
équipements modernes de tests, piétinent. Diriger ou encadrer une thèse, relève du
parcours de combattant. La plupart du temps, elle se fait dans des conditions difficiles
à appréhender. Lentement mais sûrement, on nourrit dans la conscience collective des
étudiants le mythe de l'eldorado occidental., amplifié par le mandarinat de quelques
chefs des laboratoires universitaires des pays du Nord en mission dans ces universités
africaines. Il en y a même qui débauche les étudiants et les invite à venir travailler
dans leurs laboratoires en Occident. Ainsi prend forme la lassitude des chercheurs
africains. Bon nombre d'entre eux désertent les laboratoires ou bâclent leurs cours pour
se retrouver dans des buvettes afin de se livrer à leur sport favori siroter leurs
bières à longueur de journée. Voilà comment on transforme le "retour des
cerveaux" en "cerveaux inactifs".
Ce survol de la problématique de l'exode cerveaux nous
amène à des conclusions suivantes:
- Le phénomène de la fuite des cerveaux est indissociable
de la politique : Il est clair que la politique menée par certains dirigeants africains
n'incite guère des chercheurs à rentrer dans leurs pays pour relever le défi du savoir.
- Seul le suffrage universel amènera sur l'échiquier
politique des hommes et des femmes nouveaux qui placeront la démarche scientifique et
technique au cur du débat démocratique et qui élaboreront le statut des
chercheurs.
- reconnaissant leurs droits indispensables à l'exercice
de leur mission, à la mobilité de leurs carrières, leurs qualifications
professionnelles acquises grâce à la formation par la recherche
- assurant l'égalité des droits et devoirs d'une part,
l'équipement de la recherche scientifique d'autre part
- facilitant la libre circulation entre laboratoires et
entre catégories de personnels pluridisciplinaires
- intégrant dans le corps des personnels de la recherche
les praticiens inventeurs traditionnels qui n'ont pas de diplômes mais qui ont réussi à
solutionner bon nombre des problèmes imposés par les nécessités de l'existence
- créant un organisme de la protection et de la promotion
de la propriété intellectuelle.
- exigeant des pays industrialisés la modification de
leurs lois sur la propriété intellectuelle, pour permettre aux chercheurs africains de
produire eux-mêmes les nouveaux remèdes contre le Sida à des prix abordables.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ignorons
les conclusions de la conférence d'Addis Abeba sur la problématique de la fuite des
cerveaux. Il semble que plusieurs types d'approches et d'expériences seront étudiées et
que des modalités d'application de stratégies seront proposées aux gouvernements.
Ce seront sans doute des motifs d'espoir qu'il conviendrait d'entretenir plus par la
pratique que par les discours.
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